François Druel, PhD

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Cuisiner

Faire la cuisine est une activité tellement ancienne qu’on peut aller jusqu’à dire qu’elle est consubstantielle de la nature humaine. Et même mieux, faire la cuisine fait partie de ces quelques activités spécifiques à l’être humain.

Dans toutes ses dimensions, la cuisine n’est qu’expérience. Quel est le goûts des endives ? On aura beau essayer de le décrire, quelle que soit la langue employée et aussi riche soit le vocabulaire, la seule manière de le savoir est encore d’en manger une salade.

On cuisine…

En cuisine tout est affaire de goût et même si le goût s’éduque et change avec l’âge, il est quasiment illusoire de chercher à en fixer les canons. À force d’être réiniventées, à force d’être revisitées, dans les plus humbles des foyers comme dans les plus grands des restaurants, les recettes changent et les goûts évoluent. En cuisine, moins qu’ailleurs, toutes les vérités sont relatives : aux gens qui la font, aux gens qui la mangent, aux régions où elle se pratique.

Rire est le plus court chemin d’un homme à un autre

Georges Wolinski

Tout comme le rire, la cuisine constitue un de ces fameux chemins de traverse entre les êtres humains car elle permet d’aller au delà des mots. Pour signifier qu’un plat est bon, pas besoin de vocabulaire, des mimiques suffisent. Et d’ailleurs, quoi de plus immédiat que la cuisine pour découvrir une culture ?

Qui veut des ravioli ?

Mais surtout, la cuisine est faite pour être partagée. Peu importe ce qu’on cuisine, peu importe, même, le goût des plats, cuisiner est avant tout le prétexte à réunion et à partage. Les doctes et les savants appellent cela la commensalité. Au diable la science ! Même autour d’une boite de ravioli on peut passer des soirées fantastiques et construire des souvenirs pour la vie.

Les grecs anciens avaient trois mots pour décrire l’amour. Agapé désigne l’amour inconditionnel et s’est transformé en agapes, un repas où l’on partage le pain.

Cuisiner est un acte d’amour qu’on fait deux fois par jour, tous les jours.

À demain, 21 heures

(re)Lire la presse

À L’heure des réseaux sociaux et des médias en continu, lire la presse peut sembler anachronique. Imprimés en grand format sur du papier qui salit les mains, les journaux ne sont que quotidiens et donc forcément jamais à la page. Mais quand on les compare aux deux cents caractères des tweets ou aux légendes des photos sur Snapchat, les journaux permettent de prendre de la hauteur et de creuser les sujets.

D’ailleurs il s’agit d’une évolution intéressante, quand on sait qu’il y a moins de trente ans la presse quotidienne était vue comme un support assez superficiel, ne permettant que de rendre compte que des événements, l’analyse en profondeur étant le domaine réservé du livre. C’était quand pour un journal, le destin final consistait à emballer du poisson.

En devenant électronique et donc continue, la communication ne nous a pas libérés que de la contrainte du temps, elle nous a également libérés de la contrainte d’espace. Sur un blog ou sur un site web, on peut écrire en faisant abstraction de la notion de page et même de volume. La page web nous fait revenir au temps du rouleau de parchemin ou de papier, comme celui qu’utilisa Jack Kerouac pour écrire son fameux Sur la route (1957). La page web permet de se répandre et de déborder à l’envi.

Manuscrit de Sur la route de Jack Kerouac

Parce que dans un journal la place est comptée, il faut choisir. C’est le métier du rédacteur en chef qui doit en permanence peser le pour et le contre pour définir la ligne éditoriale de son journal. C’est aussi le métier du journaliste qui doit respecter la contrainte de volume s’il veut voir son papier publié. À l’heure de la surabondance d’informations, il s’agit de vraies prouesses.

Choisissez un journal et n’en lisez qu’un mais lisez-le en entier tous les jours

Raymond Aron

Techniquement, il est possible de s’informer soi-même en temps réel mais comme personne n’y arrive réellement, on s’en remet en réalité aux algorithmes affinitaires des réseaux sociaux dont la finalité est publicitaire, ce qui biaise forcément les choses.

C’est ici que le conseil que Raymond Aron donnait à ses étudiants prend tout son sens. Lire la presse ne permet pas seulement de s’informer de manière pratique (avec l’habitude, lire un journal peut se faire assez rapidement, surtout en PDF), c’est aussi — et surtout — une façon de se laisser surprendre par les choix de la rédaction. Une façon de se poser des questions.

En un mot une façon de réfléchir. Et donc une façon de s’occuper utilement en confinement.

À demain, 21 heures

Nouveau

Parmi les arguments publicitaires, nouveau est certainement le plus le plus utilisé. Nouveau est une sorte de panacée universelle de la communication. Plus largement, quand une marque n’a rien à dire, elle peut toujours en appeler à la nouveauté. L’attrait et le pouvoir de la nouveauté sur les consommateurs est proprement fascinant. Dans les années 1970, Coluche en avait fait un sketch d’une incroyable drôlerie.

Publicité Lipton

Dans le même ordre d’idée, quand on demandait à Enzo Ferrari quelle était sa meilleure voiture, il répondait du tac au tac : la prochaine. Nouveau est un des moteurs de la société de consommation.

La nouveauté questionne notre rapport au progrès, naturellement. Mais surtout, la nouveauté interroge notre confiance. Confiance dans le monde qui nous entoure et, bien entendu, confiance en nous-mêmes. Pour se lancer dans quelque chose de nouveau, il ne faut pas trop se poser de questions et il faut accepter de partir — au moins un peu — à l’aventure ; il faut être suffisamment sûr de son coup.

Un taxi pour Toubrouk (1961), film de Denys de la Patellière
Michel Serres, philosophe Montreuil, 2014 Crédit photo : Bruno LEVY/CHALLENGES-REA

Est-ce que ce sera mieux pour autant ? Cette question amène une réflexion sur l’optimisme, qui va de pair avec la confiance et qui en quelque sorte, créée un cercle vertueux. C’est d’ailleurs ce que démontre le philosophe Michel Serres dans un petit livre qui est aussi profond qu’agréable à lire : C’était mieux avant (Le Pommier, 2017). En proposant une suite à Petite poucette (Le Pommier, 2012), Michel Serres construit une véritable éthique de l’optimisme.

Quand on manque de confiance ou qu’on se pose des questions, on fini par en appeler à la nostalgie. La nostalgie est comme ce vieux pull usé qu’on garde au fond d’un placard. Il nous rappelle des bons souvenirs. Pourtant quand on l’enfile on ose pas sortir en se disant ce n’est quand même pas possible.

Alors que la période de confinement nous pousse à l’introspection et à la réflexion, il faut rester optimistes. Aujourd’hui est mieux qu’hier et demain sera mieux qu’aujourd’hui.

À demain, 21 heures

Numérique

Après avoir parlé d’informatique, puis de digital, le terme consacré aujourd’hui est numérique. Toute la question est de savoir qu’il désigne ! Le numérique, comme ses prédécesseurs, est un concept assez vague, en réalité, qui va des services en ligne aux voitures intelligentes, et de la téléphonie mobile à la maison connectée (ne surtout plus dire domotique !), sans parler de l’intelligence artificielle ou du mouvement des makers.

Maurits Cornelis Escher, Montée et descente (1960)

Parce que son histoire est assez récente (les premiers ordinateurs dignes de ce nom ont moins de soixante-dix ans) et parce que sa progression a été fulgurante, le numérique donne l’impression d’être une sorte de génération spontanée perpétuelle : il se passe toujours quelque chose de nouveau et ce qui était à la mode hier est totalement dépassé aujourd’hui.

Le numérique a son propre vocabulaire, ses pratiques propres, ses méthodes propres. Le numérique a créé une véritable culture avec ses référents, ses blagues, son histoire. Et parce que le numérique s’est immiscé partout où il pouvait, il a aujourd’hui envahit nos vies. Sans surprise, le numérique a construit un écosystème avec ses héros et ses anti-héros, ses géants et ses stars déchues.

Boite de Télécran

Ce qui frappe avec le numérique c’est qu’il est finalement assez peu conceptuel. Le numérique ne demande pas une grande capacité d’abstraction : le numérique est une invitation à l’apprentissage en mode essais-erreurs. Manipuler du logiciel, c’est un peu comme jouer avec le Télécran de notre enfance. Si on est pas satisfait, on efface et on recommence. Pour les français que nous sommes, habitués à l’abstraction, il n’est pas toujours facile d’y comprendre quelque chose.

Breaking Smart

En 2016, Venkatesh Rao, a publié sous le titre Breaking smart, une série de dix-sept articles consacrés au numérique. Avec une approche très littéraire et très conceptuelle, Breaking smart offre — enfin — une explication à la fois poétique et rationnelle du numérique. Et la bonne nouvelle c’est que ce texte clairvoyant est traduit en français.

Prendre de la hauteur, réfléchir, envisager, imaginer et comprendre. Exactement de quoi s’occuper utilement en confinement.

À demain, 21 heures

Diversité

Qu’il s’agisse de biotope ou de culture ; de politique ou d’orientations sexuelles, la diversité semble s’être immiscée partout. Elle est devenue une sorte d’argument marketing incarnant un besoin de reconnaissance. Revendiquer la diversité permet d’exister par soi-même et de se distinguer de la masse.

Or, pris dans cette acception, le terme diversité change de sens. Il devient altérité, c’est-à-dire non pas ce qui est différent mais ce qui est d’une autre identité.

En quelques lignes on découvre tous les trésors du vocabulaire. Et pour joindre le geste à la réflexion, on pourra aller parcourir le Trésor de la langue française informatisé , créé il y a des années par une équipe de recherche de l’université de Lorraine. Bien entendu, il n’est pas forcément au goût du jour… et alors ? Après tout, c’est aussi l’occasion de s’apercevoir que le sens même des mots change avec le temps. Et et c’est là un point crucial : les mots sont des organismes vivants.

Quand on parle vocabulaire, la grammaire n’est jamais loin… on peut alors sortir le fameux Bon usage de Maurice Grévisse. D’aspect imposant, cette véritable institution est pourtant d’un abord assez facile.

Naturellement, on ne lit ni le Grévisse ni le dictionnaire comme des romans (quoique), mais leur lecture fait du bien. En enrichissant son vocabulaire et sa grammaire on ne fait pas que se cultiver, en réalité on enrichit son esprit car, comme les linguistes l’ont démontré, on pense avec des mots et pas l’inverse.

C’est pourquoi le sens des mots est important. C’est à la fois le début de l’éducation politique et du marketing. C’est d’ailleurs ce que démontre Franck Lepage avec maestria.

Franck Lepage : on pense avec des mots

Franck Lepage a le mérite d’être un marxiste sincère. Cela permet de ne pas avoir de doute sur ses prises de positions. Pour autant, ses démonstrations ne manquent ni d’à-propos ni même de sens, au contraire. Il faut écouter Franck Lepage, même — voire surtout — quand on est pas marxiste.

Celui qui diffère de moi, loin de me léser, m’enrichit

Antoine de Saint Exupéry

La diversité n’est pas seulement une revendication, c’est aussi — voire surtout — une pratique quotidienne, qui permet de croiser les sources et les points de vue. Une pratique qui permet de s’enrichir.

Et c’est en cela qu’il faut se méfier des réseaux sociaux. En effet, parce que se sont avant tout des supports publicitaires, les réseaux sociaux utilisent des algorithmes affinitaires. Et cette optimisation a créé un biais bien connu : cela amoindrit la diversité de points de vues. Tant et si bien qu’arrive un moment où on se retrouve dans une sorte de bulle informationnelle.

À l’heure des réseaux sociaux, la diversité informationnelle est une nécessité vitale.

À demain, 21 heures.

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