François Druel, PhD

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Le bois

Même mort, le bois est une matière vivante. D’ailleurs il arrive aux portes et aux meubles en bois de jouer, au gré des saisons. Et pour faire durer le bois dans le temps, il faut le nourrir. Le bois est une matière fascinante. Depuis la nuit des temps l’homme entretien, cultive et utilise le bois. Pour se chauffer, pour se loger et pour s’équiper.

On peut classer le bois parmi ces objets inanimés dont Lamartine se demande s’ils n’auraient pas une âme (dans le très long poème Milly ou la terre natale). Le bois est à la fois un symbole de vie et un symbole de mort. Jusqu’en 1981, les bois de justice désignaient en effet la guillotine.

La fin de tout, tapisserie de Jean Lurçat

Selon les âges et les cultures, on attribue au bois des symboliques en tous genres, en jouant sur les différentes essences . L’olivier en particulier car il a joué un rôle important dans l’histoire de l’humanité. Dans son Chant du Monde, c’est par une branche cassée que Jean Lurçat symbolise la fin de tout.

Les racines des arbres visitent l’intérieur de la terre et leurs cimes tendent vers la voute étoilée du ciel. On peut donc voir les arbres comme un lien entre l’infiniment profond et l’infiniment élevé. En quelque sorte, le bois est un morceau d’infini.

L’arbre tordu vivra toute sa vie, l’arbre droit finit en planches

Proverbe japonais

En parlant de bois, ce proverbe japonais parle naturellement de nous-mêmes et nous incite à non pas tellement à choisir mais à peser chaque argument car pourquoi ne pas avoir un destin de planche ? Après tout, être une planche de salut peut constituer un destin enviable, non ?

En réalité, le bois nous incite à réfléchir sur la nature même des choses. De quel bois sommes-nous faits ? De quel bois nous chauffons-nous ?

Des questions à méditer auprès d’un bon feu de bois…

À demain, 21 heures

Pléiade

Depuis presque cent ans, la Bibliothèque de la Pléiade représente une consécration pour les auteurs et une référence pour les lecteurs ; bref, une certaine idée du livre et, plus largement de la culture. Composée de presque huit cents titres, cette collection est aujourd’hui devenue une institution.

Baudelaire, le premier Pléiade

Ces beaux livres sont ce que, techniquement, les professionnels de l’édition appellent des livres de statut, dont la définition est amusante : si vous en avez un, c’est qu’on vous l’a certainement offert et si vous en achetez un, c’est certainement pour l’offrir. En réalité des livres qu’on ne lit que rarement… et c’est dommage car Gallimard, qui en est l’éditeur, apporte un grand soin à la conception, l’édition et la fabrication de ces ouvrages. Lire un Pléiade est un plaisir total : pour l’esprit, bien entendu, et aussi pour les sens car ces livres sont beaux, sentent bon et les pages sont agréables au toucher.

Des Livres de poche

La Bibliothèque de la Pléiade est, en quelque sorte, la haute couture du livre. À l’heure où l’information est omni-présente et diffusée sur tout ce que la planète compte de réseaux électroniques en tous genre, il y a certainement là une piste de réflexion. Alors que les tablettes et les liseuses sont partout, le livre de poche a-t-il encore un sens ? Et plus largement, le livre ne pourrait-il être la haute couture de l’édition ?

Quand on pense au livre, ce qui vient immédiatement à l’esprit est la question du fond, ou du signifié comme disent les linguistes. Parce qu’il rend tout contenu fluide, le numérique impose de s’attaquer à la question de la forme. Bref, le livre ne devrait-il pas, lui aussi se poser la question de sa nature même ?

Après tout, dans d’autres domaines, c’est avec une approche par le haut que certaines activités ont tiré leur épingle du jeu. Les bouchers indépendants, par exemple, laissent la viande bas de gamme aux supermarchés et se concentrent sur les viandes de race.

Idem pour les boulangers de quartier qui ne vendent plus de baguette toute simple depuis longtemps. Ce pain qui colle aux dents et qui alourdi la digestion est aujourd’hui uniquement industriel. Les boulangers vendent du pain de tradition française, fait de façon artisanale avec des farines de qualité. Plus largement, dans les professions alimentaires le terroir est une véritable bouée de sauvetage.

Lire n’est pas seulement apprendre ou se cultiver ou même rêver. Lire c’est d’abord penser, laisser son esprit vagabonder. Lire est l’école buissonnière de l’imagination. Et pour cela le fond et la forme doivent se répondre et se compléter. Sauver le livre commence peut-être par une remise en question de sa nature même.

À demain, 21 heures.

Traditions

Les traditions ont un indéniable côté rassurant : on a toujours fait comme ça, alors on continue. Les traditions se transmettent de générations en générations. Nos parents avant nous les pratiquaient, nous les pratiquons depuis l’enfance et nous serons heureux de les transmettre à nos propres enfants. Les traditions construisent les cultures.

Et comme les traditions ont un petit côté fractal, il en existe à toutes les échelles : le pays, la famille ou soi-même car, avouons-le, chacune et chacun de nous vit avec ses petites traditions. Les traditions vont au delà des simples habitudes. Elles permettent de créer des rituels qui rythment nos existences.

À première vue, les traditions ne posent pas de questions, elles sont. On les respecte et on les pratique, tout simplement. À première vue du moins car les traditions posent en réalité beaucoup de questions.

Les Recettes faciles

Parce qu’elles se transmettent par la pratique, les traditions posent rarement la question du comment et c’est d’ailleurs ce qui dénote leur ancrage culturel. Amusons-nous à chercher la recette des œufs au plat, par exemple… et bien même dans les fameuses Recettes faciles de Françoise Bernard, on ne la trouve pas ! Dans le même ordre d’idée, dans certains restaurants, je suis toujours amusé de voir des touristes manger une soupe à l’oignon à déjeuner…

Les traditions posent la question du pourquoi. Certes on fait telle ou telle chose depuis toujours, mais sait-on vraiment ce qui justifie cette pratique ? En cela les traditions ne sont pas forcément si rassurantes que ça, car elles nous remettent face à nous mêmes. Pourquoi fait-on comme ci ou comme ça ? Est-ce encore justifié ? Ne pourrait-on pas faire mieux ou autrement ? Avant de nous lancer dans la reproduction mécanique d’un geste ou d’une pratique, les traditions questionnent cette pratique en elle-même.

Parce qu’elles nous permettent de remettre les choses en question, les traditions nous permettent chaque jour de nous remettre nous-mêmes en question.

À demain, 21 heures.

Fractales

Mises en lumière à la fin des années 1970 par le mathématicien Benoît Mandelbrot, les courbes fractales ont la propriété étonnante de présenter une structure similaire à toutes les échelles. Cerise sur le gâteau les équations qui permettent de les générer peuvent être assez simples. En pratique, on a beau zommer encore et encore sur la courbe, elle a toujours le même aspect. Sans être aisé à faire à la main, le calcul fractal ne demande pas non un ordinateur d’une grande puissance, si bien que dans les années 1980, les courbes fractales ont fait fureur dans la presse de vulgarisation scientifique.

Représentation de l’ensemble de Mandelbrot

Avec ce qu’on appelait alors un micro-ordinateur familial il était assez aisé d’écrire un programme de calcul de courbes fractales. C’était récréatif et rafraichissant. Naturellement, la théorie des fractales a trouvé des applications dans le domaine de la finance et quelques autres domaines de l’économie.

Benoit Mandelbrot (1924-2010)

Au delà des mathématiques, il est possible de regarder le monde au travers d’un prisme fractal. De très nombreuses constructions humaines ont un aspect de reproduction à l’identique avec l’échelle comme seule variation. L’organisation administrative est souvent fractale. Prenons la France : les communes, les départements, les régions, l’état (voire même parfois l’Union européenne). Les postes restent les mêmes, les responsabilités et les rôles restent les mêmes, seule change l’échelle. Le maire, le préfet, le préfet de région, le ministre de l’Intérieur. Chacun à son échelle traite le même problème.

Dans les entreprises ou les structures associatives on trouve également des organisations fractales : un vendeur, sur le terrain, qui rapporte à un directeur des ventes dans une agence locale, qui lui même rapporte à un directeur régional… et ainsi de suite jusqu’au directeur commercial monde, pour peu qu’on soit dans une multinationale. Vu sous cet angle, le monde est fait de poupées russes… et de toute la tringlerie de communication qui va avec !

Naturellement considérer le monde au travers du prisme fractal relève d’une démarche poétique, en quelque sorte. Il n’en reste pas moins que le prisme fractal permet de comprendre le monde par estimations successives. Une fois vue la structure globale il est possible de l’affiner et de la préciser mais si on ne s’est pas trompé dans sa vision initiale, on peut réfléchir avec des bottes sept lieues, en quelque sorte. Dans un monde qui semble de plus en plus complexe, prendre de la hauteur n’est pas inutile.

À demain, 21 heures

Identité

Qui suis-je ? Cette question chacune, chacun d’entre nous se l’est posée au moins une fois dans sa vie. Généralement il s’agit d’une question prise sous l’angle philosophique, psychologique voire psychiatrique : c’est la question de la personnalité.

Il y aussi un autre aspect, plus technique : l’identité, c’est-à-dire un ensemble de caractéristiques à même de nous définir non pas dans notre rapport à nous-mêmes mais dans notre rapport aux autres. Ici tout l’enjeu consiste à réduire les incertitudes : celui ou celle que j’ai en face de moi est-il ou est-elle bien celui ou celle qu’il ou elle prétend être.

Depuis toujours, pour résoudre ce problème, on pratique une triangulation : chacune des deux parties en présence se réfère à une troisième, conjointement acceptée comme référente et qui joue le rôle de garante. Évidemment, tout l’intérêt de la chose réside dans la nature du référent.

Le moyen le plus ancien est reconnaissance par la filiation : nous sommes tous fils et filles de nos parents. Cela se retrouve dans certains noms anglo-saxons : Jackson (le fils de Jack), Olavsson (le fils d’Olaf)… et quand les parents étaient inconnus, il était de coutume de nommer les enfants trouvés selon le lieu où ils avaient été trouvés : d’où des patronymes tels que Nevers, Kermadec ou autre.

La reine Elizabeth II

Le moyen le plus courant aujourd’hui est la reconnaissance de l’identité par l’État qui émet des documents officiels d’identité. D’ailleurs il suffit de bien lire la dernière page de son passeport pour s’apercevoir qu’on en est pas propriétaire. Et d’ailleurs comme au Royaume Uni les passeports sont délivrés au nom du souverain, la reine Elizabeth n’en a tout simplement pas car cela n’aurait pas de sens.

Deux tendances viennent perturber cette mécanique bien huilée. Les formes électroniques d’identité, tout d’abord. Utiliser son compte Facebook ou son adresse Gmail pour s’identifier sur le web, c’est faire de Facebook ou de Google des référents qui se substituent à l’État.

Comme tout se fait sur le web, on comprend facilement pourquoi les géants du web accordent beaucoup d’importance aux services d’identification. Et on comprend aussi pourquoi les États sont si attachés au cloud souverain. S’ils perdent la partie, les États seront uberisés, tout simplement.

Robert Nozick

L’autre tendance c’est l’identité par la communauté d’appartenance : ici nombre de paramètres peuvent entrer en ligne de compte et même se superposer : religion, sexualité, goût ou intérêt. Il existe autant de communautés que de choix possibles. Cette forme d’identité par l’adhésion est une sorte de scotch double face. Il ne suffit pas de se proclamer de telle ou telle appartenance, il faut également se faire reconnaitre comme tel. D’où l’importance de cérémonies –publiques et collectives — comme le baptême, par exemple.

En poussant un peu la réflexion on en arrive à questionner la place de même de l’État. Après tout, ne pourrait-on pas s’en passer, tout simplement ? C’est la question que pose le philosophe Robert Nozick dans un ouvrage qui a fait date : Anarchie, État et utopie (Puf).

Alors, s’identifier sur un site web, est-ce un peu détruire l’État ? Une question à réfléchir en confinement…

À demain, 21 heures

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