Le goût de l'avenir

François Druel, PhD

Identité

Qui suis-je ? Cette question chacune, chacun d’entre nous se l’est posée au moins une fois dans sa vie. Généralement il s’agit d’une question prise sous l’angle philosophique, psychologique voire psychiatrique : c’est la question de la personnalité.

Il y aussi un autre aspect, plus technique : l’identité, c’est-à-dire un ensemble de caractéristiques à même de nous définir non pas dans notre rapport à nous-mêmes mais dans notre rapport aux autres. Ici tout l’enjeu consiste à réduire les incertitudes : celui ou celle que j’ai en face de moi est-il ou est-elle bien celui ou celle qu’il ou elle prétend être.

Depuis toujours, pour résoudre ce problème, on pratique une triangulation : chacune des deux parties en présence se réfère à une troisième, conjointement acceptée comme référente et qui joue le rôle de garante. Évidemment, tout l’intérêt de la chose réside dans la nature du référent.

Le moyen le plus ancien est reconnaissance par la filiation : nous sommes tous fils et filles de nos parents. Cela se retrouve dans certains noms anglo-saxons : Jackson (le fils de Jack), Olavsson (le fils d’Olaf)… et quand les parents étaient inconnus, il était de coutume de nommer les enfants trouvés selon le lieu où ils avaient été trouvés : d’où des patronymes tels que Nevers, Kermadec ou autre.

La reine Elizabeth II

Le moyen le plus courant aujourd’hui est la reconnaissance de l’identité par l’État qui émet des documents officiels d’identité. D’ailleurs il suffit de bien lire la dernière page de son passeport pour s’apercevoir qu’on en est pas propriétaire. Et d’ailleurs comme au Royaume Uni les passeports sont délivrés au nom du souverain, la reine Elizabeth n’en a tout simplement pas car cela n’aurait pas de sens.

Deux tendances viennent perturber cette mécanique bien huilée. Les formes électroniques d’identité, tout d’abord. Utiliser son compte Facebook ou son adresse Gmail pour s’identifier sur le web, c’est faire de Facebook ou de Google des référents qui se substituent à l’État.

Comme tout se fait sur le web, on comprend facilement pourquoi les géants du web accordent beaucoup d’importance aux services d’identification. Et on comprend aussi pourquoi les États sont si attachés au cloud souverain. S’ils perdent la partie, les États seront uberisés, tout simplement.

Robert Nozick

L’autre tendance c’est l’identité par la communauté d’appartenance : ici nombre de paramètres peuvent entrer en ligne de compte et même se superposer : religion, sexualité, goût ou intérêt. Il existe autant de communautés que de choix possibles. Cette forme d’identité par l’adhésion est une sorte de scotch double face. Il ne suffit pas de se proclamer de telle ou telle appartenance, il faut également se faire reconnaitre comme tel. D’où l’importance de cérémonies –publiques et collectives — comme le baptême, par exemple.

En poussant un peu la réflexion on en arrive à questionner la place de même de l’État. Après tout, ne pourrait-on pas s’en passer, tout simplement ? C’est la question que pose le philosophe Robert Nozick dans un ouvrage qui a fait date : Anarchie, État et utopie (Puf).

Alors, s’identifier sur un site web, est-ce un peu détruire l’État ? Une question à réfléchir en confinement…

À demain, 21 heures

Équilibre

L’équilibre fait partie de ces notions qui peuvent être totalement théoriques ou complètement pratique. En psychologie (voire même en psychiatrie) on recherche l’équilibre du caractère. En art on recherche l’équilibre. L’équilibre des couleurs, par exemple, contribue à l’esthétique d’une œuvre. Les cavaliers eux aussi cherchent à mettre leur monture en équilibre.

Pour le dire en termes mathématiques, l’équilibre peut être vu comme la dérivée de la stabilité dans le temps. Il est possible de trouver ponctuellement une situation de stabilité. Il est plus compliqué d’étendre cette situation à un continuum temporel. Car il faut le noter, l’équilibre est une notion qui implique de s’inscrire dans le temps.


Décomposition de la marche

Certaines situations n’ont d’équilibre que l’apparence. La marche à pieds, par exemple, n’est pas un équilibre mais une série de déséquilibres qui s’enchainent. Cela peut paraitre étonnant, mais on tombe en marche, littéralement. À cette image, trouver une situation d’équilibre consiste à s’inscrire dans une dynamique. Assez paradoxalement, l’équilibre est un mouvement perpétuel. On peut reprendre ici un joli ver de Paul Verlaine (in Mon rêve familier), l’équilibre n’est à chaque fois ni tout à fait [le] même, ni tout à fait [un] autre.

Gérard Debreu

Et si les équilibres sont fragiles c’est que, précisément, il faut savoir doser le mouvement. D’ailleurs, la recherche de l’équilibre général est un problème récurrent en science économique. Et c’est pour avoir travaillé sur cette question que Gérard Debreu a obtenu un prix Nobel d’économie. Avec K. Arrow, il propose en 1954 un modèle qui fait référence bien qu’il ne soit pas exempt de critiques.

Près de soixante-dix ans après la proposition de Debreu, il est tentant de faire un parallèle entre l’équilibre général et le développement durable ; car, après tout, entre ces deux notions il n’y a qu’un pas. Trouver un équilibre permet de s’inscrire dans le temps et donc certainement de faire durer les choses.

Vu sous cet angle, le développement durable peut être considéré comme une démarche économique et pas seulement environnementale. On peut même aller plus loin et se dire qu’il est possible pour chacune et chacun d’entre nous de s’inscrire dans une démarche durable qui ne se limite pas à des gestes environnementaux, mais qui s’incarne dans des gestes du quotidien.

Or, plus largement, pour chacune et chacun d’entre nous, bien souvent, sous la notion d’équilibre se cache en réalité une recherche de sérénité. Il ne s’agit pas d’être bien dans sa peau ponctuellement, mais de trouver un état d’équilibre qui, seul, permet de s’inscrire dans la durée et donc de construire pour l’avenir.

La sérénité, voilà précisément ce que cherchent les protagonistes de En équilibre, un film à regarder en confinement, pour se mettre sur le chemin de la recherche de l’équilibre.

À demain, 21 heures

Chanel

La maison Chanel fait partie de ce qu’on appelle fièrement les fleurons de l’industrie française. En dépit — ou à cause — de son histoire tumultueuse, du caractère ombrageux de sa créatrice et de la personnalité de feu son emblématique directeur artistique, Chanel est sur le devant de la scène économique de notre pays. Chanel est une multinationale florissante et plus que centenaire, pour qui réussite industrielle et commerciale vont de pair avec opacité financière et opinions parfois sulfureuses.

Le logo de la maison Chanel, inchangé depuis sa création
Un portrait de Coco Chanel

Quoi qu’il en soit, sa créatrice reste fascinante. Autodidacte, Mademoiselle, a passé sa vie à innover et à chercher des solutions pour faciliter le quotidien. Les coupes, les matières et même les couleurs des vêtements créés Coco Chanel ont — modestement — participé à l’histoire du XXème siècle et — moins modestement — contribué à l’émancipation des femmes.

Pour le dire avec les mots d’aujourd’hui, Coco Chanel a su développer un écosystème autour ses créations : vêtements (haute couture et prêt à porter), sacs, accessoires, parfums… la marque décline une vision du monde et de la société qui s’incarnent dans ses produits, en quelque sorte.

Pour parler d’innovation, on est tenté de citer Steve Jobs ou Bill Gates, et quelques autres légendes de la Silicon Valley. Quand on y pense, pourtant, Coco Chanel est de cette race d’hommes — et de femmes — qui relèvent des défis incroyables pour laisser une trace dans l’univers. Sans en avoir l’air, Chanel est une entreprise qui a tout d’un Gafa et Coco est de la race des géants de l’innovation.

Je ne suis pas la mode, je la fais

Coco Chanel
Coco Chanel au travail, en tailleur

Coco Chanel était tellement sûre d’elle-même qu’elle ne doute pas quand elle présente, à la stupéfaction générale, son fameux tailleur. Nous sommes en 1954. Mademoiselle a 71 ans et ne doute pas qu’elle s’imposera alors qu’elle va à contre-courant de la mode, de l’opinion générale et de l’air du temps. Une fois encore elle fait la mode.

Alors, bien entendu aujourd’hui, tout comme la petite robe noire, le tailleur est un vêtement franchement désuet. Il n’est plus tout à fait adapté à la vie des années 2020 et pourtant ce vêtement peut garder une place dans une garde robe. Le tailleur n’est plus une tenue du quotidien ni le manifeste d’un style de vie (quoique) mais il reste quand même d’actualité pour certaines occasions.

Quand le confinement prendra fin, on pourra aller visiter l’exposition Gabrielle Chanel, manifeste de mode au musée Galliera… l’expo dure jusqu’en mars 2021. En théorie du moins. Croisons les doigts.

À demain, 21 heures

Saison 2

Pour suivre l’actualité, 21 heure devient une chronique de confinement. Vous avez aimé la saison 1 ? Vive la saison 2, en quelque sorte.

Sisyphe poussant son rocher

Vivre au gré des saisons est-il un éternel recommencement ? Sommes-nous toutes et tous des Pénélope ou des Sisyphe ? Les cycles de la vie nous mènent-ils sur des chemins absurdes, comme l’a démontré Albert Camus ? (in Le mythe de Sisyphe) ? Rien de moins sûr car au delà des cycles, la progression du monde se fait aussi par oscillations. En effet, la notion de boucle, inhérente aux cycles est absente du concept d’oscillation.

La saison 2 n’est pas seulement la suite ou le prolongement de la saison 1, elle peut en être également l’explication. Bien souvent, la connaissance de la saison 2 permet de comprendre la saison 1. « Bon Dieu, mais c’est bien sûr ! » disait le commissaire Bourrel.

Le Commissaire Bourrel, dans Les cinq dernières minutes

En réalité, progresser c’est osciller entre curiosité et réflexion : on se pose une question puis on cherche une réponse qui bien souvent entraîne une nouvelle question… C’est le fameux si, alors, si de la recherche scientifique qui progresse pas à pas et d’une oscillation à une autre. Pour le dire autrement, la recherche scientifique consiste à poncer un sujet (comme disent les ado).

Un expert est quelqu’un qui a fait toutes les erreurs qui peuvent être faites dans un domaine restreint

Niels Boh

Dans une certaine mesure, progresser en mode essai-erreur c’est aussi avancer par oscillations. Quand on hésite, on fait du sur-place, en revanche, quand, ayant clos un sujet, on l’ouvre à nouveau pour entamer une saison 2, on avance. Remettre son ouvrage sur le métier n’est pas forcément hésiter, c’est avancer.

Alors que nous entamons la saison 2 du confinement, profitons-en pour entamer une saison 2 de nos introspections.

À demain, 21 heures.

Frontières

Les frontières sont des points de rencontre tout autant que des lignes de séparation. Les frontières permettent la rencontre entre la géographie et le droit, et elles manifestent la séparation entre les territoires et les peuples. Les frontières sont le prétexte à des échanges commerciaux tout autant qu’à des conflits d’intérêts. Les frontières témoignent de l’histoire des peuples. Encore aujourd’hui certaines frontières sont des plaies à peine cicatrisées, comme c’est le cas en Irlande.

Au cours du second XXeme siècle (pour reprendre l’expression du pr. J. Mathiex) rien n’illustrait mieux cette réalité que Checkpoint Charlie, situé sur le mur de Berlin, qui a longtemps incarné la notion même de frontière. En 1986, Bernard Lavilliers a consacré une très belle chanson à la frontière, qui illustre bien les enjeux quotidiens des frontières pour de nombreux peuples.

Bernard Lavilliers, La frontière (in Voleur de feu, 1986)

Souvent minces, les frontières sont pourtant réelles et assez omniprésentes. Classer et organiser consiste bien souvent à établir des frontières. En médecine, en biologie, en astronomie, en chime et dans bien d’autres domaines, les scientifiques classent et ordonnent pour chercher à comprendre, quitte parfois à créer de nouvelles catégories ou à faire passer telle ou telle réalité d’une catégorie à une autre. En faisant avancer la connaissance repousse les frontières du savoir.

Dans l’industrie également, les frontières sont nombreuses. On les retrouve notamment dans les démarches de normalisation mais aussi dans la Nomenclature d’activités françaises (le fameux code Naf des entreprises) qui structure une partie de la vie économique de notre pays.

Mais la frontière la plus intéressante est certainement celle qui permet à la démocratie de s’exprimer. Une majorité issue d’un vote permet d’affirmer que ce qui rassemble est plus fort que ce qui sépare. Parce qu’elle n’est pas la loi du plus fort mais celle du plus grand nombre, la démocratie peut être considérée comme une recherche de consensus et donc d’adhésion. La démocratie est une frontière de la civilisation.

Au quotidien, nous vivons tous sur des frontières, qui sont autant de cordes raides. Chacune et chacun de nous vit en réalité en équilibre. Voilà de quoi méditer quand le couvre feu matérialise la frontière entre vie publique et vie privée.

À demain, 21 heures

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