Rémunérer les classes dont le taux d’absentéisme est faible : voilà l’idée (r)évolutionaire testée depuis quelques temps dans deux lycées difficiles de l’académie de Créteil (le détail de l’information sur le site du Parisien, qui a révélé l’affaire). Cette initiative a été bien marketée : les récompenses sont collectives et les sommes devront être affectées à des actions pédagogiques menées en commun après avoir été choisies démocratiquement par les élèves en concertation avec le corps enseignant.
A première vue le système ne manque pas d’attrait : cela crée de l’émulation entre les élèves d’une classe, responsabilise le groupe et le soude par un objectif commun. Mais surtout, assis sur la présence aux cours, ce système est censé lutter contre l’absentéisme. Ce système, cependant, présente des risques importants et met en danger les fondements mêmes de notre modèle social.
Depuis que l’instruction est publique, l’école est le premier des ascenseurs sociaux : le travail est sanctionné par les diplômes qui sont la récompense et le viatique pour une vie citoyenne libre et responsable. La question de la présence à l’école ne se pose pas : ne pas venir à l’école c’est s’exposer à l’échec. Venir à l’école est la première des actions citoyennes. Vision angélique ? C’est pourtant à l’école que s’apprend la vie en société et son rôle sociétal se doit d’être rappelé car l’école est un des fondements du système républicain. Les risques de la rémunération de la présence en cours, cependant, sont nombreux et profonds.
Le premier risque est que cette pratique va en fait apprendre le consumérisme et la cupidité aux élèves de ces classes.
C’est un changement profond car c’est la question de l’utilité même de l’école qui va changer : on ne va plus à l’école pour apprendre mais pour gagner de l’argent afin de financer un projet. L’école devient un objet de consommation. On vient en cours donc on a droit à de l’argent qu’on peut ensuite dépenser à sa guise (ou presque).
Ce premier risque va en entrainer un autre, presque mécaniquement, le grand classique de l’analyse économique : les élèves vont inévitablement chercher à faire jouer le principe de l’avantage comparatif. C’est aussi vieux que Ricardo, c’est un des fondements de l’économie de marché. Rémunérer les élèves va mettre en avant la question centrale du commerce : quel est mon intérêt ?
Que la rémunération soit jugée comme faible ou que le projet à financer soit vu comme inintéressant et les élèves ne s’impliqueront pas et ne viendront pas en cours. A quoi bon se casser la tête à aller en cours pour si peu… le système se tire une balle dans le pied, d’autant qu’il porte en lui-même cette dérive. Ce sera le dialogue de sourds entre des autorités scolaires insistant sur le caractère obligatoire de l’école et des élèves appuyant (à juste titre) leur démonstration sur l’économie : l’école veut faire jouer la concurrence, elle se doit donc d’apporter un avantage comparatif fort. Je n’ose pas imaginer les négociations entre des syndicats lycéens et le ministère de l’Education nationale au sujet du montant des rémunérations… avec ce nouveau système, les élèves disposent du levier leur permettant de justifier leur absentéisme !
A ce premier risque, s’en ajoute un autre : cela va créer des générations d’assistés.
Si on admet que certains élèves joueront le jeu, ils viendront en cours et seront donc rémunérés. La rémunération est la récompense et la conséquence. La première assistance sera liée à l’obtention du diplôme : que va-t-il se passer si, étant venus en cours, les élèves n’obtiennent pas leurs diplômes ? Le diplôme, en effet, n’est pas la conséquence naturelle de l’assiduité mais la sanction d’un travail et d’une compréhension efficaces (qu’on repense à nos souvenirs scolaire : on a tous croisé des élèves « doués » qui, travaillant peu – au moins en apparence – réussissent aux examens avec une apparente facilité et dans la décontraction). Du droit à l’argent au droit au diplôme, il n’y a qu’un pas que les élèves franchiront un jour ou l’autre.
En admettant que le système fonctionne, que les classes assidues gagnent de l’argent pour financer des projets choisis en commun et que les diplômes de fin d’études soient obtenus… les élèves auront également appris la cupidité. Si tout travail mérite salaire, aller en classe n’est pas un travail, c’est une formation, un passeport pour une vie adulte et responsable dont une grande partie sera consacrée au travail. Après le droit au diplôme, conséquence d’une assiduité rémunérée et non plus d’un travail personnel et citoyen, ce système expérimental risque de généraliser une logique économique dans la réflexion des élèves qui, puisqu’on le leur aura appris, verront la vie au travers du prisme économique… l’engagement citoyen, associatif, désintéressé, qui est la base même de la vie en société, va chanceler. Aller voter ? A quoi bon si on n’y gagne rien ? Participer à une association ? idem… la fraternité, qui est un des piliers de la République n’est pas possible sans désintéressement.
Reste un dernier point : ce système de rémunération ne s’adresse qu’aux lycées en difficulté. Les bons lycées (et, dans les lycées en difficulté, les bonnes classes) ne seront pas entrainées dans cette spirale infernale. Les bons élèves, ceux qui cherchent à progresser par le travail et l’effort n’ont pas besoin de ce système… en proposant le principe de rémunération aux lycées en difficulté, non seulement on ne les aide pas, mais on enfonce les plus faibles !
Quelle est donc cette cette société, qui renforce les forts et qui affaibli les faibles ? La République ne peut pas être darwiniste. Tout au contraire, elle se doit d’être fraternelle et d’aider les plus faibles. En rémunérant les élèves en difficultés, la République se tire une balle dans le pied.
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