François Druel, PhD

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(re)Écouter Miles Davis

Miles Davis est un musicien fascisant. Il a traversé une grande partie du XXème siècle et, en dépit d’une vie assez erratique, a réussi le tour de force de former plusieurs générations de jazzmen assez différents les uns des autres, chacun restant soi-même.

Ce qui frappe chez Miles Davis c’est sa capacité à se remettre en question pour chercher à progresser, à imaginer et à changer. Miles Davis ne voulait pas tant coller à l’air du temps que définir la tendance du moment. C’est ce qu’indiquent d’ailleurs le sous titre de plusieurs de ses albums : « new directions in music by Miles Davis » (nouvelles tendances musicales, par Miles Davis). L’artiste propose, le public adopte — ou pas — ce ressenti du moment.

Miles Davis en concert

Miles Davis a connu plusieurs périodes. La plus célèbre, parce que la plus accessible est celle d’Ascenseur pour l’échafaud. C’est facile à écouter sans être simple, c’est fluide tout en étant travaillé. Bref, c’est agréable. Cliquez sur l’image ci-dessous pour écouter l’album sur Spotify.

Miles Davis, René Urtreger et Barney Wilen lors de l’enregistrement de la musique du film ‘Ascenseur pour l’e?chafaud’ le 4 décembre 1957 au studio le Poste Parisien à Paris, France

Mais la période la plus intéressante de Miles Davis est certainement celle que les spécialistes appellent sa période électrique. L’ambition consiste à moderniser le jazz et à le rapprocher du grand public.

Pas facile pour un intellectuel de la trempe de Miles Davis et le résultat est assez étonnant. Une musique d’un abord assez touffu et pas forcément facile à écouter. Pourtant, le jeu en vaut la chandelle. C’est surprenant, parfois même dérangeant.

Il faut s’y reprendre à plusieurs fois mais ce n’est pas du temps perdu car cette musique est riche. Au bout d’un moment cette musique devient presqu’addictive. Voici quelques titres rassemblés dans une liste de lecture. Cliquez sur la photo pour accéder à la liste sur Spotify.

Miles Davis enregistrant l’album A tribute to Jack Johnson (1970)

Miles Davis a connu des succès triomphaux et des échecs cuisants. Toute sa vie, il cherché à se dépasser pour proposer sa vision du monde. Il a été ce que les anglo-saxons appellent un maverick, un individualiste, mais aussi un grand révélateur de talents et un inventeur de tendances.

À l’heure où les mèmes envahissent tout, réécouter Miles Davis permet de remettre ses certitudes en question et de nourrir sa créativité pour chercher à dénicher des nouvelles tendances.

À demain, 21heures

Cuisiner

Faire la cuisine est une activité tellement ancienne qu’on peut aller jusqu’à dire qu’elle est consubstantielle de la nature humaine. Et même mieux, faire la cuisine fait partie de ces quelques activités spécifiques à l’être humain.

Dans toutes ses dimensions, la cuisine n’est qu’expérience. Quel est le goûts des endives ? On aura beau essayer de le décrire, quelle que soit la langue employée et aussi riche soit le vocabulaire, la seule manière de le savoir est encore d’en manger une salade.

On cuisine…

En cuisine tout est affaire de goût et même si le goût s’éduque et change avec l’âge, il est quasiment illusoire de chercher à en fixer les canons. À force d’être réiniventées, à force d’être revisitées, dans les plus humbles des foyers comme dans les plus grands des restaurants, les recettes changent et les goûts évoluent. En cuisine, moins qu’ailleurs, toutes les vérités sont relatives : aux gens qui la font, aux gens qui la mangent, aux régions où elle se pratique.

Rire est le plus court chemin d’un homme à un autre

Georges Wolinski

Tout comme le rire, la cuisine constitue un de ces fameux chemins de traverse entre les êtres humains car elle permet d’aller au delà des mots. Pour signifier qu’un plat est bon, pas besoin de vocabulaire, des mimiques suffisent. Et d’ailleurs, quoi de plus immédiat que la cuisine pour découvrir une culture ?

Qui veut des ravioli ?

Mais surtout, la cuisine est faite pour être partagée. Peu importe ce qu’on cuisine, peu importe, même, le goût des plats, cuisiner est avant tout le prétexte à réunion et à partage. Les doctes et les savants appellent cela la commensalité. Au diable la science ! Même autour d’une boite de ravioli on peut passer des soirées fantastiques et construire des souvenirs pour la vie.

Les grecs anciens avaient trois mots pour décrire l’amour. Agapé désigne l’amour inconditionnel et s’est transformé en agapes, un repas où l’on partage le pain.

Cuisiner est un acte d’amour qu’on fait deux fois par jour, tous les jours.

À demain, 21 heures

Bic

Qui ne connait pas le stylo Bic ? Qu’il soit Cristal ou Orange, le Bic est devenu l’icône même du stylo. Tout ou presque a été dit sur ce produit, sur l’idée géniale qui a consisté à le concevoir pour être jeté et sur le lobby — non moins génial — fait par la marque auprès des instituteurs pour en assurer durablement la promotion et le succès.

Concevoir l’innovation industrielle (CNRS Éditions, 2001)

Une innovation est une bonne idée, industrialisée, qui trouve un marché. Telle est la définition que propose Jacques Perrin (in Concevoir l’innovation industrielle, CNRS Éditions, 2001) et qui offre l’avantage de ne pas oublier que l’empilement de technologie ne suffit pas à faire un bon produit. Le stylo Bic offre à cette définition un exemple très parlant.

Les stylos Bic ne sont pas chers et pour autant ce sont des produits de qualité. Il suffit pour s’en convaincre d’utiliser des imitations encore moins chères. Les stylos Bic ne sont pas des produits low cost. C’est certainement une des raisons de leur succès.

Qu’il s’agisse de la démarche industrielle ou de l’approche commerciale, il y a dans le stylo Bic des leçons à prendre pour tous les entrepreneurs en mal d’innovation.

Marcel Bich

Mais le plus étonnant dans le stylo Bic reste encore Marcel Bich, le créateur de la marque. Industriel génial et commercial hors pair mais au parcours atypique, Marcel Bich n’a pas inventé le stylo qui a fait son succès. Il fait partie de ces héros invisibles qui resteront à jamais dans l’ombre de leur produit.

Alors que ses stylos ont marqué des générations, qu’il doit être frustrant de ne pas laisser de trace dans l’histoire. Et Dieu sait si Marcel Bich a essayé, allant jusqu’à financer — sans succès là non plus — de coûteuses campagnes à la conquête de l’America’s Cup, étant le premier français à y participer.

Qu’il s’agisse du stylo ou de l’industriel, il y a dans l’aventure Bic des leçons d’humilité. Faire des grandes choses et passer derrière ses réalisations, chercher en soi-même comment rectifier pour, finalement, arriver à trouver la résilience. Des leçons à méditer en confinement.

À demain, 21heures

Mare liberum

Au début du 17ème siècle alors que les explorateurs portugais, anglais et néerlandais se lançaient à la découverte du monde, une question faisait l’actualité : la haute mer est-elle libre ? La haute mer se situe au delà de la bande côtière, c’est la partie de la mer qui n’appartient à personne. Autrement dit, est-il possible de naviguer librement partout et sur toutes les mers ?

C’est pas sorcier consacré à l’activité maritime

Les anglais défendaient l’idée que les routes maritimes appartiennent à ceux qui les découvrent et qu’il est possible de faire payer des droits de passage à ceux qui les empruntent. En cela ils proposaient d’appliquer à la mer le bon vieux principe de l’octroi.

Grotius

Avec le livre De mare liberum (De la liberté des mers, 1609), le juriste Grotius démontrait tout l’intérêt du contraire. C’est ce principe qui a prévalu et qui, d’ailleurs, prévaut encore aujourd’hui. L’histoire a retenu que c’est ce qui a permis le développement des échanges commerciaux internationaux.

Au delà d’une discussion sur le rapport entre liberté et commerce, l’intérêt de la réflexion de Grotius est de proposer un droit nouveau et spécifique à un domaine d’activité lui-même nouveau et spécifique, favorisant ainsi l’émergence de ce qu’on appellerait aujourd’hui un écosystème.

Passer du contrôle de la rareté à l’organisation de l’abondance

Aujourd’hui il ne s’agit plus de transporter des marchandises sur les mers mais de diffuser des contenus sur les réseaux. Depuis des années les professionnels de l’industrie culturelle et des médias tentent de transposer les règles de l’ancienne économie à la nouvelle. Or, sur les réseaux, à l’heure où copier un fichier est simple comme un clic, il ne s’agir plus de contrôler la diffusion de biens ou de contenus, mais, au contraire, d’organiser leur abondance.

C’est ce qu’on compris les géants du web et c’est précisément ce qui fait leur force. Google — par exemple — en indexant le maximum de contenus, ne fait que renforcer l’intérêt de son moteur de recherche.

Les géants du web ne sont pas là pour contrôler ce que nous faisons mais pour nous permettre d’en faire toujours plus.

À demain, 21 heures

Mc Donald’s

Il est de bon ton, en France, de dénigrer McDonald’s au nom de la malbouffe ou de l’esprit revanchard, de la mondialisation, du grand capital ou que sais-je encore. Et pourtant, qu’on ait raison ou qu’on ait tord, cette entreprise mérite qu’on s’y arrête car elle est de celles qui modèlent notre époque, comme un sculpteur modèle de la terre glaise.

Tout comme aller au cinéma a marqué la génération du baby boom, aller au McDo est une expérience qui a forgé la culture d’une génération. Ce type d’expérience transcende les classes sociales ou les localisations géographiques. Cela créée ce que les philosophes appellent des archétypes, sortes de référents culturels qui permettent à ceux qui savent de se comprendre au delà des mots.

Les archétypes ont cela d’intéressant qu’ils sont inexplicables. Aller au McDo : ou bien cela vous parle et il n’est pas nécessaire de vous l’expliquer puisque vous savez ; ou bien cela ne vous parle pas et il est inutile de tenter la moindre explication, vous ne pouvez pas comprendre. Pas facile dans ces conditions d’établir le dialogue entre générations… thème dont Maxime Le Forestier a fait une très jolie chanson.

Maxime Le Forestier, Dialogue, en concert à Bobino, 1982
Le McBaguette

À moins naturellement, qu’on arrive à trouver un métissage, c’est-à-dire un compromis. En matière de gastronomie, comme ailleurs, on ne coupe pas la poire en deux, on invente une solution médiane : les chefs étoilés cuisinent de snobs burgers à la française et McDonald’s inonde le marché de McBaguette. La vérité — si tant est qu’il y en ait une — n’est ni dans l’un ni dans l’autre mais dans la démarche qui a permis aux deux de voir le jour.

Le métissage est l’avenir des générations qui, l’une après l’autre, inventeront ainsi leur culture propre. Ce ne sera ni mieux ni moins bien, mais juste le reflet du temps présent à ce moment là.

À demain, 21heures.

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