Depuis sa démocratisation en France (qui remonte à une quinzaine d’années environ), l’internet s’est imposé comme un phénomène de société. C’est même devenu une banalité : tout le monde connaît et utilise l’internet : à titre personnel ou au boulot, on ne saurait plus s’en passer. Comme tous ceux qui l’utilisent depuis très longtemps (mes premières connexions remontent à juin 1993, dans une des salles du CRI de l’ENSMP, un grand moment dont je me souviens encore !), j’ai appris avec le temps qu’on ne lutte pas contre un raz de marée technologique : on s’y adapte. Le mail a remplacé le fax et les sites web ont tué le Minitel… Skype révolutionne la téléphonie à longue distance et la messagerie instantanée permet aux collégiens de faire leurs devoirs en mode collaboratif.

Dans d’autres industries, les exemples sont nombreux : il a fallu s’adapter à l’automobile, aux télécommunications, aux médias. C’est d’ailleurs un des fameux principes généraux du droit qui m’a été inculqué dès ma première heure de cours, en première année. Le droit se doit de refléter la vie dans la société contemporaine et il doit s’y adapter. Reprenons l’automobile : la loi n’a jamais tenté d’interdire la circulation des autos. Elle a fait en sorte que cette circulation se passe au mieux et, en extrapolant un peu, elle a participé à la chute de la traction hippomobile. Le législateur aurait pu, en effet, protéger la traction hippomobile en interdisant la circulation automobile ; mais il ne l’a pas fait. Rétrospectivement d’ailleurs, cela nous aurait semblé totalement anachronique. C’était il y a une centaine d’années environ, depuis l’apparition du permis de conduire. Depuis, les choses n’ont cessé d’évoluer (voir l’histoire du permis de conduire sur Wikipedia). Le législateur a parié sur le progrès et fait en sorte que les avancées technologiques se déploient avec cohérence et harmonie.

Vu sous cet angle, la fameuse loi création et internet dite Hadopi est évidemment rétrograde et inadaptée.

Rétrograde car elle ne protège pas les auteurs ou les créateurs, mais l’éco-système des intermédiaires qui monétisent la création. Inadaptée car elle veut lutter contre un raz de marée. La loi veut mettre les droits intellectuels et autres droits dérivés dans une sorte de bulle de protection totalement illusoire.

Les droits intellectuels ce sont toutes ces redevances dont s’acquittent des industriels désireux d’exploiter des créations intellectuelles. Le secteur est vaste : culture et divertissement mais aussi sport ou événementiel. Toutes ces activités monnayent des droits d’image auprès de médias qui s’assurent des exclusivités de diffusion en contre-partie de rémunération sonnantes et trébuchantes.

Or, à l’ère de l’internet et du partage, l’information ne peut plus être une base solide de développement d’affaires et ce d’autant plus que l’abondance d’information et la facilité de diffusion font tomber tous les mécanismes de création de rareté. Toute information, tout contenu finira toujours par se retrouver diffusé massivement d’une manière ou d’une autre.

Inadaptée car l’industrie de la production telle que nous la connaissons aujourd’hui est vouée à disparaître : entre les outils d’auto-production (home studio & co.) et les moyens d’auto-promotion (MySpace, Facebook, web, etc.) les artistes ont plus que jamais les moyens de se passer de producteurs. Aujourd’hui, ne sont connus que les artistes qui passent sous les fourches caudines de l’éco-système de la production culturelle mais le nombre d’artistes va exploser et l’offre culturelle va se démultiplier. La longue traîne de la culture ne fait que commencer !

Bref, les enjeux sont énormes, puisque le législateur a devant lui un chantier d’une importance cruciale et je suis effaré de constater que les députés français ont un niveau de connaissance pitoyable en matière de technologies internet : le site Bakchich.info (merci au site qui me permet de reprendre ici ses informations) a fait un petit reportage qui en dit long : la majorité, tancée vertement par ses chefs, va voter au canon un texte inadapté et auquel elle en comprend rien !

Je me permets donc de rappeler, une fois encore, à nos députés la définition que Max Weber donne de la politique : la politique, c’est le goût de l’avenir.

Mesdames, messieurs les députés, osez vous tourner vers l’avenir : en dépit de son coût de court terme, il est porteur d’espoir et … il fini toujours par gagner !